Eva Bergera

Paris

Eva Bergera est une parfaite iconoclaste à qui pourtant le bon dieu serait donné sans confession. D’autant qu’après tout elle le mérite pour sa drôlerie impertinente et intelligente. Les deux vont d’ailleurs de paire dans ses images et ses textes parfois tapés sur une vieille machine à écrire — ce qui ajoute de l’humour à ses visualisations des victimes assumées et, entre autres, de la chirurgie plastique. L’artiste ne se contente pas d’en offrir des miroirs : la matière des solvants et les techniques de ses peintures attaquent le corps de la peinture et des femmes. Si bien que l’érotisme prend des tournures coulantes ou transversales. L’artiste lutte contre les « immatriculées » conceptions comme celles qui sont refabriquées, mais pas de la bonne façon. Son esthétique se veut radicale sans pour autant tomber dans le trash. Ignorant tabous ou ostracismes, entre provocation et une certaine ingénuité, Eva Bergera joue des figures et des masques. Les titres des séries en disent long sur divers troubles, avanies, dissociations, réprimandes, jérémiades : « Tu finiras mal ! Ta robe ! Va te promener », « Tant pis ! Va déjeuner », « Tache d’avoir l’air convenable » — le tout à défaut de revendiquer un corps glorieux. Et la pauvre chouchoute est rejetée dans ses propres limbes. Si bien que les corps partent en souveraines déconstructions pour revendiquer des genres et des sexualités parallèles à fleur de peau et à l’image d’une écriture vibrante et trouble Le strip-tease des masques déplace les apparences mais les encalmine autant entre élégance et « vulgarité » (en)jouées. L’ironie est corrosive en un tel ordre macrocosmique imminent. La vie adhère comme elle peut aux organismes et leur « simul », leurs « persona », leurs masques dionysiaques ou spectraux. L’œuvre est un régal : rien n’est vrai, toutes les choses sont feintes mais la peinture est là pour, par son rire, effrayer les âmes faibles, les cœurs sensibles. Un tel travail rappelle qu’il n’existe pas de création sans fantasmes mais aussi sans réalité. Les sensations visuelles deviennent des chocs dans les litières de l’existence, de ses apparats et de ses apparences. Preuve que l’artiste est sinon une sainte femme une femme saine : elle représente la vie comme dénuée de centre et de certitude et qui se confond en une pluie de simulacres qui font que souvent nous la ratons – où qu’on nous fait la rater. Que ce “on” soit une mère ou non, il reste toujours, selon l’expression consacrée, un con. Jean-Paul Gavard-Perret